28.10.2005 - Article
Conférence internationale à Managua, Nicaragua
La prévention et la préparation, des priorités pour la Suisse
Du 9 au 11 novembre 2005, de nombreux spécialistes de la prévention des catastrophes naturelles se réunissent en Amérique centrale. En marge de cette conférence, interview avec Toni Frisch, Délégué à l'aide humanitaire et chef du CSA.
Toni Frisch, le tremblement de terre au Pakistan, les ouragans et les glissements de terrain en Amérique centrale ont fait des dizaines de milliers de morts et des millions de sans-abri. Ces tragédies le rappellent avec cruauté: la nature peut être extrêmement meurtrière. Qu'est-il possible de faire pour limiter les effets de ces catastrophes sur les populations menacées?
Si le nombre et la fréquence des tremblements de terre n'ont pas changé, nous avons l'impression qu'ils font davantage de victimes. Avec Stan, puis avec Wilma et Alpha, on peut aussi avoir
l'impression que les ouragans sont plus fréquents et plus violents. Cela reste à prouver. Ce qui est clair, c'est que les conséquences de ces catastrophes naturelles sont plus visibles et plus graves
que par le passé. Le montant des dégâts qu'elles provoquent est plus important, parce que la densité des constructions dans les zones à risques a augmenté. Faute de mieux, on a construit sur des
terrains qui ne devaient pas être occupés, qui sont exposés aux inondations. Une crue qui, il y a 30 ou 40 ans, ne faisait quasiment pas de dégâts, en fait beaucoup plus maintenant.
En matière de prévention des tremblements de terre, il est surtout question du renforcement des normes de construction des bâtiments. Pour ce qui est de la prévention des ouragans, il est aussi
possible d'intervenir en adaptant les constructions aux assauts de ces tempêtes. C'est réalisable, mais c'est également plus cher. Là, l'augmentation des coûts est beaucoup plus importante que pour
les tremblements de terre.
Du 9 au 11 novembre, une conférence internationale réunira plus de 150 personnes à Managua. A quoi va-t-elle servir, quel est l'objectif de cette rencontre?
Il s'agit de réunir des représentants des pouvoirs publics, des collectivités locales et des spécialistes des catastrophes naturelles actifs dans le domaine de la prévention et de la préparation ("Prevention and preparedness"). Ce sera pour eux l'occasion
d'échanger les expériences faites et d'analyser les conséquences des travaux réalisés ces dernières années en Amérique centrale. On sait que cette région est très directement concernée par les
catastrophes naturelles; un récent ouragan vient encore de le confirmer.
Ce que nous voulons avant tout, c'est une conférence pratique, pragmatique. Il faut que tout le monde, y compris le grand public et les populations concernées, puissent comprendre de quoi il
retourne.
De quelle manière et pourquoi la Suisse est-elle impliquée dans cette conférence?
Pour l'Aide humanitaire, le travail en matière de P et P a déjà commencé il y a 20 ans en Colombie. La Suisse a donc déjà une longue expérience dans ce domaine. D'entente avec les pays concernés d'Amérique centrale, il faut s'assurer que ces expériences soient transmises à d'autres. Le rôle de la DDC, outre celui du financement, est de servir de facilitateur, d'assurer la dynamique de ce processus. Des représentants et des experts des Nations Unies seront également présents.
Donnez-nous un ou deux exemples concrets de ce que sont ces programmes "Prevention and preparedness".
Un des exemples qui a abouti à des résultats très concrets concerne justement l'Amérique latine, en l'occurrence la Colombie. Il y a une vingtaine d'années, des spécialistes suisses et colombiens
y ont mis en place un réseau d'observation de l'activité sismique. Après quelques années, il a été possible d'établir des cartes pour l'aménagement du territoire, qui tenaient notamment compte des
zones à risques. Ces observations ont aussi permis de réviser les prescriptions pour les constructions. Ainsi, un certain nombre de bâtiments publics, par exemple des hôpitaux ou des stations de
télécommunications, ont pu être consolidés.
Un autre exemple est celui de la Turquie. En collaboration avec les autorités concernées, un réseau de volontaires a été créé, le Neighborhood Disaster Assistance Program. A l'heure actuelle, quelque
2000 personnes ont été formées, équipées et entraînées pour intervenir immédiatement après un tremblement de terre, pour sauver leurs voisins, des proches ou des membres de leurs familles.
D'une part, il s'agit donc de prévenir les catastrophes; d'autre part, il faut être prêt à intervenir le plus rapidement possible, puisqu'on sait que ces catastrophes vont se produire un jour ou
l'autre. Un tremblement de terre, on ne peut pas l'éviter, mais on peut essayer d'en limiter les dégâts
La "Prevention and preparedness" peut-elle aussi déployer ses effets pour d'autres types de catastrophes?
Bien sûr! Prenons l'exemple du Sri Lanka. Après le tsunami, la Confédération, en collaboration avec des œuvres d'entraide et la Chaîne du Bonheur, est en train de reconstruire plusieurs bâtiments scolaires. Deux écoles situées dans une zone inondée ont été détruites. Pour les remplacer, nous allons édifier un plus grand bâtiment sur une petite colline, à une dizaine de mètres de hauteur; ça suffira à mettre les élèves à l'abri lors d'un éventuel prochain raz-de-marée; ça, c'est du concret, mesurable avec des effets immédiats.
La Suisse est active dans ce domaine depuis une vingtaine d'années. Mais la communauté internationale ne devrait-elle pas en faire davantage?
La réponse est clairement oui. Mais on est sur la bonne voie. D'une part, la décennie de l'ONU pour la réduction des risques naturels, entre 1990 et 2000, a permis de sensibiliser énormément de
monde. Dans de nombreux pays, des structures ont été mises en place (comme par exemple en Suisse la PLANAT, Plate-forme nationale pour les dangers naturels). Mais le problème, c'est souvent le manque
de moyens financiers. S'il est relativement facile de collecter des fonds immédiatement après une catastrophe – le tsunami l'a montré – après c'est plus difficile. Il faudrait davantage de fonds
réservés pour cela. Nous avons l'intention, à l'Aide humanitaire, de réserver dorénavant 10% de nos budgets aux programmes de "Prevention and preparedness".
Pour les pays en développement, c'est plus délicat. Ils doivent utiliser leurs ressources en priorité pour nourrir leur population, créer des emplois productifs; c'est beaucoup leur demander que de
consacrer des fonds publics à la "Prevention and preparedness", en tout cas pas avant 10 ou 20 ans.
Dans un monde où la prévention et la préparation seraient idéales, pourrait-on envisager de supprimer les équipes de secours telles que la Chaîne de sauvetage?
Non, il est exclu de s'en passer pour le moment. Jusqu'à ce que tout le monde soit suffisamment préparé, il va encore se passer au moins un siècle. Et je doute même qu'on parvienne un jour à ce
but que tout le monde soit prêt à répondre à une catastrophe. Il faudra probablement toujours combler des lacunes par des missions de secours immédiates. D'autre part, les connaissances dont nous
avons besoin pour ces interventions, comme celles que nous transmettons dans les cours de formation, nous les avons acquises au gré de nos interventions sur le terrain. La Suisse est crédible dans ce
domaine parce qu'elle a acquis une grande expérience. La Chaîne de sauvetage n'est pas près de disparaître!
Information complémentaire:
Dossier Les interventions actuelles de l''aide humanitaire >>
Prevention and Preparedness>>
Information sur la conférence>>